Pawhuska, Cheveux Blancs

 

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La ville de Pawhuska, capitale des Osages en Oklahoma, a hérité son nom d’un chef de la tribu qui l’avait lui-même acquis dans les curieuses circonstances que voici.

Le major général Arthur Saint Clair n’était pas un piètre tacticien. Il avait même une grande expérience de la guerre contre les Indiens qu’il avait acquise durant le conflit franco-indien de 1754 à 1763. Cependant à la fin de l’été 1791 il conduisit son armée à la pire des défaites qui ait jamais été infligée à une force militaire américaine par des guerriers indiens : plus de 1000 soldats furent tués par moins de 2000 indiens.

La bataille eut lieu le 4 novembre 1791, près de la rivière Wabash, dans l’état d’Indiana. Parmi les Indiens opposés à Saint Clair, il y avait un groupe de guerriers osages que commandait le jeune chef Collier de Fer. Il existait en effet un solide lien d’amitié entre les Osages et les Illinois. Cette alliance s’étendait aux Miamis, eux-mêmes apparentés aux Illinois. Le chef de guerre des Miamis était le redoutable Petite Tortue, bien connu de l’armée américaine pour lui avoir infligé de sévères revers. L’armée de Saint Clair comprenait 1400 combattants dont 600 soldats réguliers et 800 miliciens (volontaires civils). Côté indien il y avait, avec les Illinois et les Miamis , des Mohawks (Iroquois), des Shawnees, avec le jeune Tecumseh, des Delawares, des Chippeways, des Kickapoos, des Wyandottes (Hurons), des Cherokees, des Creeks et des Osages. En tout 1133 guerriers sous le commandement suprême de Petite Tortue. Jean Pictet [1] raconte :

« Les soldats ont dormi l’arme au poing et, dans le camp, on a sonné le réveil avant l’aube. Après la parade, alors que les troupiers regagnent leurs cantonnements, une salve éclate soudain de l’autre côté du fleuve : les Indiens attaquent la milice ! Les tambours battent le rappel aux armes…
Après la première volée, les Indiens peints s’élancent de partout, le tomahawk levé, dans un élan sauvage. Leur assaut est si impétueux que la milice, enfoncée, bousculée, fragmentée reflue bientôt dans un complet tumulte, passe la rivière et pénètre dans le camp des soldats y semant la confusion et empêchant les réguliers de se développer en ordre de bataille. Et des braves, mêlés, en un effrayant corps à corps, aux miliciens vêtus de vert, surgissent à leur tour dans le cantonnement militaire. »

Collier de Fer, au plus fort de la mêlée, se trouva confronté à une situation inattendue qui devait lui valoir un nouveau nom.

Après avoir tué ─ du moins le croyait-il ─ un officier américain, il entreprit de prendre son scalp. Alors que, penché sur sa victime, il commençait à tirer sur la longue chevelure blanche, celle-ci se détacha sans effort et lui resta dans la main tandis que l’officier se relevait promptement et s’enfuyait à toutes jambes. Collier de Fer accrocha la perruque poudrée à sa ceinture et la conserva précieusement, convaincu de son pouvoir magique. Et c’est ainsi que plus tard il fut appelé Cheveux Blancs, Paw-Hiu-Skah en osage, par la suite orthographié en Pawhuska lorsque ce nom fut donné au principal village de la réserve osage en Territoire Indien, l’actuel Oklahoma.

Dans sa jeunesse, Collier de Fer-Cheveux Blancs avait connu d’autres aventures. Dans les années 1780, il avait dirigé un groupe de guerriers dans un grand voyage vers l’ouest, jusqu’aux grandes eaux de l’océan Pacifique, ce qui représente la traversée ─ à pieds ! ─, de la moitié des Etats-Unis, en passant par Santa Fe, au Nouveau-Mexique, dont la célèbre piste était déjà familière aux Osages. Bien que Collier de Fer connût parfaitement la piste qu’il devait suivre, il semble qu’il n’ait pas été pas tout à fait conscient des dangers auxquels il exposait son petit groupe.

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    Alors qu’ils traversaient le désert de l’Arizona, les guerriers cherchèrent à calmer leur faim. Un membre de la bande s’avisa de tuer pour le manger un « monstre de Gila ». Il s’agit de la seule espèce de lézard venimeux qui soit au monde et qu’aujourd’hui les scientifiques nomment « héloderme ». La flèche fila droit au but et cloua au sol le reptile à la morsure mortelle. Hélas, le « monstre » n’était pas tout à fait mort lorsque le chasseur affamé saisit sa proie.. La terrible morsure venimeuse foudroya le brave en quelques minutes sans qu’il fut possible de lui porter secours. Ce fut le seul guerrier tué au cours de cette expédition qui s’acheva aux environs de la ville actuelle de Long Beach, près de Los Angeles en Californie.

Ces deux aventures vécues par Collier de Fer-Cheveux Blancs ont un point commun : elles dénotent chez certains Osages une certaine tendance à sous-estimer l’instinct de conservation de ceux auxquels ils s’attaquent. Pourtant Cheveux Blancs fut, tout au long de sa vie, un chef perspicace et respecté. Une dernière anecdote montre à quel point il avait l’esprit inventif.

Trois ans après l’achat, en 1803, de la Louisiane française à Bonaparte, le Président des Etats-Unis, Thomas Jefferson, invita à Washington les chefs des tribus les plus importantes de l’ancienne colonie française. Il y avait parmi eux une délégation osage conduite par le chef Pawhuska-Cheveux Blancs. A cette époque de nombreux Osages, comme les autres Indiens de la Louisiane, comprenaient et parlaient le français. En revanche ils répugnaient à apprendre une autre langue européenne, en particulier l’anglais. Aussi le Président Jefferson, lorsqu’il voulut les inviter, s’adressa-t-il à eux dans notre langue sur un ton paternaliste qui prête à sourire dont voici quelques extraits[2].

« Mes amis et Enfants, chefs des Osages, des Missouris, des Kansas, des Otos, des Pawnees, des Iowas et des Sioux,

» Je vous prends par la main de l’amitié et du fond du cœur je vous assure que vous êtes très bienvenus au siège du Gouvernement des Etats-Unis. Le voyage que vous avez entrepris pour visiter vos pères sur ce côté de notre île est long et, en l’entreprenant, vous avez donné une preuve que vous désirez faire connaissance avec nous.

» Mes amis et enfants, j’ai maintenant un avis important à vous donner. Je vous ai déjà dit que vous étiez tous mes enfants et je désire que vous viviez tous en paix et amitié, les uns avec les autres, comme les frères d’une même famille doivent faire […] Ressouvenez-vous donc de mon avis, mes enfants, portez le à vos peuples et dites leur que depuis l’instant que nous sommes devenus les pères de vous tous, nous désirons, comme un bon père doit le faire, que nous puissions vivre tous ensemble, comme une famille ; et avant qu’on ne se frappe on doit aller trouver son père afin qu’il tâche de finir la dispute. […] »

A l’issue de la visite, les chefs indiens reçurent des cadeaux. Le chef Pawhuska, pour sa part, se vit remettre une médaille et une superbe tunique d’officier de l’armée américaine, bleue à brandebourgs et parements jaunes, avec boutons et épaulettes dorées.

Mais qu’allait-il faire de cette parure ? Certainement pas une tenue de guerrier, elle aurait été trop encombrante. La perplexité du chef fut de courte durée. La tunique donna à Pawhuska l’occasion d’exprimer toute la mesure de sa créativité. A son retour dans la tribu il avait trouvé une utilisation on ne peut plus pacifique. Il en fit un élément de l’habit de mariage de la jeune épouse. Le costume ainsi créé comprenait outre la tunique militaire une couverture osage enveloppant la taille comme une jupe, des jambières et des mocassins décorés de perles et enfin un chapeau, mais pas n’importe lequel. Le prestige du chapeau haut de forme dans la société blanche n’avait pas échappé aux Indiens et ils en avaient naturellement déduit que cette coiffure conférait honneur et dignité à celui ou celle qui la porterait. Le haut-de-forme fut donc enrichi de rubans et entouré de hautes plumes colorées.

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La cérémonie du mariage suivait un rituel complexe. Le futur époux devait faire étalage de sa richesse et de son empressement. S’il avait les moyens d’offrir de nombreux présents à sa future épouse cela signifiait que sa femme n’aurait jamais faim. Les négociations prenaient habituellement plusieurs jours. Quand un accord sur le prix avait été convenu, la famille recevait les cadeaux et se les partageait. En échange la promise apportait son costume en dot et sa famille honorait celle du marié en offrant les repas du mariage. La préparation de la mariée était aussi une cérémonie à laquelle officiaient les habilleuses. Elles habillaient en même temps, dans une tenue semblable, une demoiselle d’honneur. Cette coutume de la « fausse mariée » est commune à de nombreuses cérémonies de mariage dans le monde entier.

Lors du dernier mariage traditionnel célébré à Pawhuska en 1970 (l’avant-dernier l’avait été en 1937), le costume de la mariée avait presque deux cents ans. La nourriture et les cadeaux furent chargés dans un pick up et deux drapeaux américains furent déployés. L’un d’eux, fixé à une branche d’arbre, signifiait l’approbation de cette union par la tribu. En d’autres temps elle se serait exprimée au moyen de son étendard à plumes d’aigle. Le héraut du village marchait en tête du cortège, annonçant l’événement à la ronde, sur le parcours qui conduisait à la maison du jeune marié. Ensuite les futurs époux partirent à cheval, suivis par le pick up chargé des cadeaux, tandis que les familles et les invités suivaient derrière les drapeaux flottant au vent. Après l’échange des cadeaux, la jeune mariée, sa demoiselle d’honneur et le jeune marié furent rejoints par le héraut qui informait tout le monde en langue osage que « le couple était mari et femme selon la tradition osage. »

Lors de la cérémonie du mariage de 1937, soixante chevaux, parmi d’autres présents, avaient été offerts à la mariée. A l’occasion de la cérémonie de 1970, les chevaux faisaient encore partie des cadeaux, à ceci près que cette fois ils étaient sous le capot d’une rutilante voiture de sport.

Aujourd’hui on peut encore admirer un costume traditionnel de mariage au musée tribal osage de Pawhuska et avoir ainsi une pensée émue pour Paw-Hiu-Skah, glorieux chef de guerre, auteur d’un historique détournement de veste, ce qui, pour l’homme politique qu’il était, est plus digne qu’un retournement.

Pawhuska est donc passé à l’histoire. Plus de deux siècles après sa mort une ville d’Oklahoma, chef-lieu du comté Osage, porte son nom. Bien des Présidents des Etats-Unis d’Amérique n’en ont pas eu autant !


 

[1] Jean Pictet – L’épopée des Peaux-Rouges (Favre)

 

[2] Thomas Jefferson. 4 janvier 1806