Voici pourquoi je m’appelle Marcel

(par Marcel Bull Bear)

Marcel2Une rencontre avec Marcel Bull Bear est de celles que l’on n’oublie pas. Ce privilège m’a été donné l’été dernier dans la réserve lakota au pow-wow de Pine Ridge (Sud Dakota). Le peuple lakota s’y retrouve par familles entières, fraternellement mêlé aux autres nations indiennes venues en amies. Marcel Bull Bear est à la tête de cette formidable organisation. En d’autres lieux, cela supposerait agitation, coups de gueule et autres signes d’énervement. Ici, rien de tel. Marcel Bull Bear est un calme. Il semble n’avoir rien de mieux à faire que venir me parler à la demande de son frère cadet Morris Bull Bear. "Je porte un prénom français et vous êtes français, peut-être aimeriez-vous connaître la raison pour laquelle je m’appelle Marcel ?", m’a-t-il gentiment proposé.

Jean-Claude Drouilhet



Marcel (g) et Morris Bull Bear au pow-wow de Pine Ridge (Sud Dakota)



Marcel1Marcel Bull Bear

« Mon nom est Marcel Bull Bear. C’est mon père qui a choisi mon prénom français, voici dans quelles circonstances :

Durant la deuxième guerre mondiale il fut incorporé dans les troupes aéroportées. C’est ainsi qu’en 1944 son unité fut parachutée de nuit au-dessus de la Normandie. Comme ils étaient mitraillés, les paras tiraient pour se défendre, mais beaucoup furent tués cette nuit-là. Le hasard voulut que mon père atterrisse dans un arbre où les cordages de son parachute s’emmêlèrent. Il avait tiré toutes ses cartouches et se trouvait dans une position très inconfortable, à court de munitions, donc très vulnérable. Au petit matin il était encore suspendu dans son arbre redoutant à chaque instant de voir arriver des soldats ennemis.

Dans l’après-midi deux hommes surgirent, avançant prudemment. Mon père comprit qu’il s’agissait de soldats de l’ombre, de maquisards français. Sans doute épuisés, ils s’allongèrent sous l’arbre et l’un d’eux s’endormit pendant que l’autre montait la garde. A bout de forces, mon père se résolut à appeler :

– Monsieur... Monsieur... Monsieur... , trois fois !

Le maquisard leva la tête et braqua son arme avant de se rendre compte qu’il s’agissait d’un G.I., d’un parachutiste américain.

– Je suis coincé, reprit-il, je n’ai plus de munitions, aidez-moi.

Les deux Français se regardèrent puis l’un d’eux entreprit de grimper dans l’arbre, coupa les branches et les liens qui emprisonnaient mon père. Descendu à terre celui-ci leur serra la main très chaleureusement et dit ensuite à son sauveur :

– Merci, mon ami, de m’avoir sauvé la vie. Quel est votre nom ?

– Marcel.

– Si je sors vivant de cette guerre, je promets de donner le prénom de Marcel au premier fils qui naîtra dans ma descendance.

A la fin de la guerre mon père rentra chez lui et je vins au monde. Il dit alors à ma mère : “Nous l’appellerons Marcel en souvenir de ce patriote français à qui il doit d’avoir un père en vie.”

C’est cette histoire que je désire faire connaître aux gens de chez vous. Pour moi, cette époque a un sens particulier, elle est gravée au plus profond de moi et me parle chaque jour comme le prénom qui m’habite et qui m’est cher. J’essaie de conserver les valeurs que mon père m’a inculquées : être un homme de bien, dévoué aux personnes et à la communauté. C’est ce que j’essaie d’être.

Je veux partager cette histoire avec les lecteurs de votre journal et je leur dis “ Wopila”, merci. »

Marcel3 Pow-wow de Pine Ridge - Eté 2001