Histoire de la tribu Osage

(1ère partie)

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Durant les années 1920, les journaux de tout le pays écrivirent des articles qui placèrent les Indiens Osages au premier plan de l’actualité. Située dans la partie nord-est de l’actuel Oklahoma, leur réserve était devenue une véritable fontaine d’or noir. Les royalties du pétrole versées à la tribu en 1920, attribuaient à une seule famille composée d’un chef de famille doté d'un lotissement, de son épouse et de trois enfants un revenu annuel de 40 000 dollars. Harcelés par des centaines de démarcheurs, vendeurs et colporteurs, beaucoup d’Osages dilapidèrent imprudemment leur richesse. Des histoires ahurissantes circulaient, selon lesquelles ils se faisaient construire de somptueuses résidences mais continuaient à dormir sous la tente; ou encore qu’ils achetaient des luxueuses voitures bien qu’ils ne sachent pas les conduire. Pour la plupart des Américains, ces récits sensationnels résumaient leur seule connaissance qu’ils aient du peuple Osage. Hélas ! ils ne savaient pas que la tribu avait un ancien et glorieux héritage dont elle était fière, un ensemble de traditions des plus riches de tous les groupes ethniques du pays.

D’après la mythologie osage, Wa-Kon-Da, la force de vie de l’univers, ordonna aux ancêtres de la tribu qui vivaient dans le monde des étoiles de descendre sur terre pour aller y habiter.guerrier2

Après une longue errance, le peuple du ciel rencontra un autre peuple qui vivait déjà sur la terre. Aussitôt le peuple de la terre et celui du ciel s’unirent en une seule tribu qui se donna comme nom « Les Enfants des Moyennes Eaux » ou plus humblement « Les Petits ». Au commencement de l’histoire des Osages, un conseil des Vieux-Petits-Hommes fut constitué, rassemblant les prophètes et les sages de la tribu. Ils avaient pour tâche d’organiser dans ses moindres aspects la vie de la tribu en puisant leur inspiration dans la contemplation des grands mystères de l’univers afin d’interpréter et concrétiser les manifestations de Wakonda.

Les légendes de la tribu racontent que les anciens Osages vivaient autrefois à l’est du Mississippi, d’abord dans la région de piémont de l’Etat de Virginie, ensuite dans la vallée de l’Ohio. Des documents français et de récentes recherches archéologiques concordent sur le tracé de ce parcours d’errance de la période précolombienne mais, plus important, ils suggèrent que les Sioux Dhegiha – la famille linguistique à laquelle appartiennent les Osages – avaient atteint un niveau d’expression culturelle jamais égalé au nord du Mexique. Plus tard des attaques et des invasion par des Indiens venus de l’est, particulièrement des Iroquois mit un terme à cette culture élaborée et sophistiquée et obligea ses peuples à fuir vers l’ouest.

guerrier1Les Osages étaient devenus un peuple mûr formant une société évoluée. Ils suivirent l’Ohio jusqu’à son confluent avec le Mississippi, puis ils remontèrent ce puissant fleuve jusqu’à sa jonction avec le Missouri. Ils remontèrent ensuite le Missouri jusqu’à la rivière qui porte maintenant leur nom : la rivière Osage.

En 1673 les Osages occupaient l’ouest de l’actuel état du Missouri, un pays de collines boisées et escarpées, couvertes au nord de prairies ondulantes et à l’ouest d’infinies plaines à bisons. Arès une période de découragement due à la migration, les Osages comprirent, en voyant la luxuriance de leur nouveau territoire, que Wa-Kon-Dah ne les avait pas abandonnés.

Leur nouvel environnement amena les anciens de la tribu à poser les bases d’une culture assez différente de celle qu’ils avaient auparavant lorsqu’ils vivaient plus loin vers l’est. Ils ne vivraient plus seulement de chasse et de cueillette comme avant mais aussi d’agriculture. Dans des champs d’une superficie moyenne d’un tiers d’acre par personne, les femmes de la tribu cultivaient principalement du maïs mais aussi des courges, des haricots, des citrouilles et des pommes de terre. Ils complétaient leur régime avec des pawpaws, des cenelles, des raisins, des kakis, des noix, des noix de pécan et des glands. Mais le plus important était encore la viande des cerfs, dindons, chiens de prairie, skunks et bisons.

Pour le trouver, le tuer et le préparer le bison requerrait la coopération de la tribu entière. Chaque automne et chaque printemps des éclaireurs partaient localiser les troupeaux dans les plaines de l’ouest, tandis que les principaux chef choisissaient les emplacements des camps de chasse qui seraient bientôt occupés par une majorité de la tribu. A un instant, décidé avec précision, les chasseurs s’approchaient prudemment du troupeau, face au vent et formaient un cordon de compagnons qui, au signal, provoquait la panique dirigée vers une falaise. Au bas du canyon, d’autres chasseurs achevaient les animaux assommés ou blessés et les découpaient « sur la peau », conservant avec soin chaque partie de la carcasse. Non seulement le bison procurait la nourriture mais il fournissait aussi les habits, des ustensiles, des ornements et même de la colle.

Principalement constitués de tipis couverts de peaux de bisons, les camps de chasse au bison contrastaient ave les villages permanents. Sur la rivière Osage, les Petits arrangeaient leurs habitations semi-permanentes, au moins lors des cérémonies, en deux groupes représentant les grandes divisions de la tribu. Les chefs de chaque division résidaient à l’opposé l’un de l’autre par rapport au centre du village.. L’habitation caractéristique suivait un plan au sol, soit circulaire, soit ovale et était construite avec de jeunes branches de noyer blanc plantées dans le sol, attachées au sommet, entrelacées de plus jeunes rameaux et recouvertes de peaux de bison. Une ouverture était pratiquée au sommet pour l’évacuation de la fumée. L’ouverture était à l’est. Quoiqu’elles soient habituellement de dimensions modestes, ces loges pouvaient cependant atteindre cent pieds de long sur vingt de large et dix de haut.

Bien qu’ils aient la réputation de pouvoir marcher ou courir sur de longues distances, les Petits utilisaient les chiens pour le transport de leur matériel. Ces animaux, omniprésents, étaient chargés de ballots ou bien tiraient les fameux travois à l’occasion des campagnes de chasse semestrielles. Les chevaux, bien entendu, remplacèrent les chiens au début du 18eme siècle lorsque les Osages furent en mesure de s’en procurer dans les tribus du sud et de l’ouest. Le cheval donnait au Petits une autonomie incomparable et une grande mobilité mais il ne fut jamais aussi important dans leur culture que chez les Cheyennes ou les Comanches. Toutefois, le guerrier osage était un excellent cavalier qui ne manquait pas d’allure.

cap015Du point de vue de l’apparence, les Petits étaient – et sont encore – incomparables. Washington Irving qui a soigneusement observé les Indiens d’Amérique, les décrivait comme « les plus beaux Indiens...de l’Ouest. » Les hommes atteignaient parfois des tailles de six pieds et demi et étaient parfaitement proportionnés. Leurs visages avaient des traits harmonieux, leurs mouvements gracieux, leur torse bien développés, leur taille mince et leurs membres élancés. Ils se rasaient la tête à l’exception d’une mèche de scalp de deux ou trois pouces qui descendait du sommet de leur crâne jusqu’au cou. Vêtus de pagnes en peaux de daims, de jambières et de mocassins, les hommes Osages peignaient et tatouaient leur corps et portaient anneaux d’oreilles et bracelets.

Les femmes étaient beaucoup plus petites que les hommes, plus potelées mais bien bâties. Elles portaient leurs cheveux longs et libres, elles tatouaient leurs corps encore plus souvent que les hommes et se paraient de boucles d’oreilles et de bracelets. Comme les hommes elles confectionnaient leurs vêtements – robes, leggings et mocassins – avec de la peau de cerf.

Les anciens Osages avaient une structure sociale et gouvernementale élaborée. La tribu était organisée en deux grandes divisions, les gens du ciel (Tzi-sho) et les gens de la terre (Hunkah). Ces grandes divisions étaient elles-mêmes subdivisées en vingt et une unités plus petites, appelées clans, chacune portant un nom emprunté au règne animal ou à quelque phénomène cosmique. Ces divers clans avaient un cérémonial particulier ainsi que de réelles prérogatives, spécialement pendant les chasses au bison, les expéditions guerrières ou les cérémonies de donation du nom aux enfants. De plus, un clan, dans chaque division était responsable de la sélection du chef. Désignés à vie, les deux chefs avaient un pouvoir égal, mais celui qu’avaient choisi les gens du ciel occupait la fonction de chef de paix, tandis que celui qu’avaient choisi les gens de la terre servait en tant que chef de guerre. Bien que leur pouvoir soit absolu, les chefs n’étaient en aucune manière des autocrates et ils prenaient leurs décisions après s’être éclairés des délibérations des Vieux-Petits-Hommes.

Ces structures gouvernementales avaient une grande importance, mais le foyer familial constituait la véritable base de la société osage. Les hommes choisissaient leurs épouses parmi les femmes de la grande division dont ils ne faisaient pas partie. Le mariage était principalement motivé par des considérations matérielles notamment par l’achat de la fiancée au père. La cérémonie consistait seulement en une fête pour les hommes de la famille de la jeune fille. La polygamie était pratiquée chez les Osages ; quand un homme se mariait il avait des droits de mariage sur les sœurs de son épouse. Le divorce était facile à obtenir bien qu’une femme dure au travail puisse rarement se retrouver sans mari. Un mari avait le droit de tuer une épouse infidèle, bien que l’adultère ne fut pas si rare et que la promiscuité fut fréquente. Les enfants issus du mariage appartenaient à la division et au clan de leur père, ce qui faisait de la tribu osage une société patrilinéaire.

Les Petits manifestaient une profonde foi religieuse. A l’aube de leur préhistoire les Petits avaient admis que Wa-Kon-Da était le créateur de toute vie, et qu’il était partout, présent à l’intérieur de toute chose, sur terre comme dans l’univers. Etre en harmonie avec La Force de vie – Wa-Kon-Da –, était le but de chaque Osage. Chaque matin, midi et soir, montaient vers Lui les prières demandant une bonne santé et une longue vie, la protection au combat et les directives pour la journée. Cette dépendance chronique des Osages envers Wa-Kon-Dah s’exprimait en des rituels élaborés qui lorsqu’ils furent fixés par l’écriture donnèrent lieu à une littérature d’une sensibilité et d’une dévotion jamais égalées

Les cérémonies, la tradition et le symbolisme étaient aussi très importants dans la vie des Enfants des Moyennes Eaux. Ils avaient des cérémonies particulières pour la paix, pour la guerre et pour la donation du nom aux enfants. Un rite élaboré des chefs protégeait un récit oral de l’organisation du gouvernement civil à l’aube de l’histoire tribale. Le Faucon était un symbole pour la tribu ; il avait été choisi par les Vieux-Petits-Hommes à cause de son courage, sa rapidité, son silence et sa propreté. Avec la peau de cet oiseau sacré les Osages faisaient des lieux saints pour célébrer le courage des guerriers de chaque groupe de la tribu. Le tabac avait aussi une signification importante dans les cérémonies : il n’était jamais fumé sans que des prières n’aient été préalablement psalmodiées vers Wa-Kon-Da.

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La guerre était une autre partie constitutive du mode de vie des anciens Osages. Bien qu’étant foncièrement un peuple pacifique, le devoir de vengeance, la soif d’honneurs ou de glorieuses distinctions incitaient les Osages à engager un conflit contre leurs voisins. En de telles occasions les Vieux-Petits-Hommes, lors de leur assemblée quotidienne tenaient la cérémonie de la pipe de guerre, choisissaient le chef de l’expédition guerrière puis, après les jeûnes, d’autres rites et des prières à Wa-Kon-Da, lançaient le groupe de guerriers vers l’ennemi. La mission devait obéir à des règles précises. Si l’issue en était victorieuse, elle se concluait par des réjouissances de toute la tribu. Cependant la guerre n’était qu’un mal nécessaire, et bien que tous les hommes soient à la recherche de faits glorieux, le plus grand honneur était réservé à ceux des guerriers qui excellaient dans la défense de leur loge et de leur territoire.

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LES OSAGES RENCONTRENT L’HOMME BLANC

1673 - 1803


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Vers le milieu du 17eme siècle, les Français, à la recherche de fourrures et d’un passage vers l’océan de l’ouest avaient envoyé, depuis leurs colonies du fleuve Saint-Laurent, des expéditions vers le lac Supérieur. D’après les Indiens, un puissant fleuve drainait les eaux de la partie centrale du continent, ce qui suggérait l’idée d’une voie fluviale traversant le continent jusqu’au Pacifique et par conséquent l’ouverture d’un immense empire du marché de la fourrure. Cherchant à confirmer ces informations, deux des plus renommés parmi les explorateurs de la Nouvelle-France, le père Jacques Marquette et Louis Joliet, descendirent, en juin 1673 la rivière Wisconsin jusqu’au fabuleux Père des Eaux. Dirigeant leurs canoës vers le sud, ils apprirent des Indiens, en atteignant l’embouchure de la rivière Arkansas, que le Mississippi ne coulait pas vers le Pacifique mais vers le Golfe du Mexique où s’étaient déjà établis d’autres Européens, nommés Espagnols. Déçus de ne pas avoir trouvé l’océan de l’ouest, les explorateurs revendiquèrent néanmoins, au nom du roi de France, tout le bassin du Mississippi, déclarant que ses habitants seraient les sujets de leur souverain. Puis ils rebroussèrent chemin vers le lac Michigan.

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La plupart des peuples que Marquette et Joliet avaient si facilement placé dans l’orbite du royaume de France n’étaient même pas au courant de l’expédition. Cependant les explorateurs connaissaient l’existence de groupes particuliers d’indigènes dont les Illinois leur avaient révélé l’existence. C’est ainsi que les Illinois désignaient la région du sud et de l’ouest de l’embouchure du Missouri comme le pays des Wha-Sha-She, un nom que Marquette francisa en Ouazhagi et que plus tard les Anglais anglicisèrent en Osage. Les Wha-Sha-She n’étaient, bien sûr, que le clan le plus oriental des Petits, mais les Européens ignorèrent cette distinction.

Les éclaireurs indiens de Marquette situèrent exactement sur ses cartes les villages principaux des Petits. Les deux principaux étaient situés à la fourche sud de la rivière Osage, dans l’actuel comté de Vernon de l’Etat du Missouri. Les Petits Osages occupaient la partie occidentale et les Grands Osages la partie la plus orientale. Des événements de la préhistoire expliquaient cette division : une fois, une grande inondation avait obligé les habitants d’un unique village à chercher refuge, certains sur les hauteurs, les autres étant restés sur les basses terres. Les premiers devinrent les Grands Osages, les autres furent les Petits. Inconnus de Marquette en 1673, les Petits résidaient aussi dans des villages plus petits, l’un d’eux, sur la rivière Marmiton, un autre sur les bords du Missouri, les autres disséminés dans la région. Aussi, ils entretenaient des camps de chasse semi-permanents près de la région des Trois Fourches dans l’est de l’Oklahoma (à l’endroit où la Verdigris et la Neosho se jettent dans l’Arkansas), ainsi que près de la Salt Fork de la rivière Arkansas près de la ville actuelle de Ponca City en Oklahoma. A partir de ces camps de chasse, les Osages nomadisaient jusqu’à la rivière Rouge au sud, la Platte au nord et les Montagnes Rocheuses à l’ouest.

L’exploration du bassin du Mississippi par Marquette et Joliet et l’identification de ses indigènes stimulèrent la venue des Français remontant les cours d’eau vers l’ouest. Là où les deux infatigables explorateurs n’avaient rencontré personne, des coureurs des bois et des voyageurs anonymes virent des Indiens avec lesquels ils pouvaient engager des relations commerciales. Dans les villages osages ils apportèrent des fusils, des ustensiles, des outils de métal et des boissons alcoolisées. Impressionnés mais aussi très désireux de posséder ces produits manufacturés, les Indiens s’empressèrent de proposer l’échange avec des objets de leur propre culture et de leur vie quotidienne – des fourrures que les Français pourraient revendre en Europe et des esclaves pour les marchés des Caraïbes.

Bien que ces premiers échanges eussent donné naissance à un commerce équitable et satisfaisant, le besoin de fournir le marché altéra le mode de vie traditionnel des Osages. Alors qu’auparavant ils ne faisaient la guerre que pour la gloire ou encore pour se venger d’un affront ou d’un préjudice, maintenant, grâce aux chevaux et aux fusils à pierre qu’ils avaient pu récemment acheter, ils lançaient des attaques sur leurs ennemis traditionnels dans le but de faire des prisonniers destinés au commerce des esclaves. Dépourvus d’armes à feu et moins bien équipés de chevaux, les Pawnees, les Comanches et les Caddos ne pouvaient plus rivaliser avec les guerriers osages. De même, alors que les Petits chassaient autrefois dans le seul but de nourrir leurs familles, ils traquaient maintenant le castor et le cerf à des fins commerciales.

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Les Français considéraient les Osages mieux que comme des partenaires commerciaux. Vivant sur un affluent du Missouri, la tribu, si elle l’acceptait, pourrait interdire aux concurrents des Français tout commerce et toute autre exploration le long de cette voie fluviale d’une importance capitale. Impatients d’exploiter le potentiel de cette vallée, les Français cherchaient à s’attirer les bonnes grâces des Osages au moyen de cadeaux, d’une haute considération et d’une grande déférence diplomatique. Ces efforts non seulement gagnèrent la confiance des Osages mais les convainquirent de leur propre importance tout en les détournant de leur tendance traditionnelle à l’humilité.

En 1712, l’alliance Franco-Osage était si bien scellée que pour les Français, les Osages étaient le meilleur atout qu’ils puissent espérer concernant le contrôle des deux rives du Mississippi . Par exemple, quand les Indiens Fox mirent le siège sous le Fort du Détroit, les guerriers osages et missouris se précipitèrent au secours de leurs alliés français, obligeant les Fox à battre en retraite. Etienne Venyard Bourgmont, l’un des officiers reconnaissants de Fort Detroit, fut tellement impressionné par les Osages qu’il abandonna son commandement et les raccompagna jusque dans leurs villages. Tombé follement amoureux d’une jeune fille missouri, il résida dans son village et eut un enfant avec elle. Ensuite, il partit en expédition dans l’ouest en remontant les rivières et, en suivant la Platte, il atteignit vraisemblablement l’est du Wyoming. Très grand de taille, d’une force herculéenne et doué d’une personnalité attirante, Bourgmont gagna le respect et l’estime des Osages, ce dont il se servit pour les entraîner dans le projet d’alliance avec les Français.

A l’époque, cette première occupation par les Européens du bas Mississippi avait relativement peu d’impact parmi les Osages. Tout cela changea lorsque la Compagnie des Indes de John Law prit le contrôle de la Louisiane en janvier 1718. Les dirigeants de la Compagnie pensaient que le trafic des esclaves indiens dans la vallée du Missouri causait une telle effervescence entre les tribus qu’il rendait impossible tout commerce lucratif autant qu’une quelconque exploitation minière. L’établissement de relations pacifiques dans la région du Missouri leur semblait être une condition essentielle. Pour cela, en 1719, la Compagnie envoya Charles Claude du Tisne dans les villages osages permanents. Du Tisne expliqua à la tribu que les Français avaient l’intention de poursuivre avec elle un commerce équitable, mais il insista pour que cesse le commerce perturbateur des esclaves. D’autre part, il informa les Osages que les Français avaient l’intention d’établir des relations commerciales avec des Indiens de l’ouest, tout particulièrement les Pawnees. De ce fait, des Indiens, leurs ennemis traditionnels, auraient des fusils français, ce qui déconcertait grandement les Osage. Cependant, pour le moment, ils donnèrent leur accord aux Français.

Il paraissait bien évident que la mission de du Tisne eût un objectif économique, cependant elle en dissimulait un autre de nature stratégique. Le commerce prometteur avec ces Indiens, dont le territoire était à l’ouest de celui des Osages, les situerait dans la sphère d’influence française et leur ferait jouer un rôle tampon contre l’expansion espagnole dans les Plaines du bassin du Mississippi. En outre, les bonnes dispositions des tribus semi-nomades rendrait possible les relations commerciales des Français avec les colonies espagnoles du Rio Grande si celles-ci s’avéraient intéressantes. Cette stratégie, cependant, n’était pas venue à l’esprit des Osages. Elle leur fut révélée par une erreur commise lors de la première expédition de Bernard de la Harpe sur la Rivière Rouge en 1717. En un endroit situé près des monts Kiamichi, cette expédition formée en grande partie d’Indiens Caddos fut presque entièrement défaite quand elle rencontra par pur hasard un groupe de gigantesques guerriers osages. Leur réaction suggéra que, sans aucun doute, les Petits pourraient contrarier la mise en œuvre de toute politique française qui ne serait pas de leur goût. En d’autres termes, les relations avec les Indiens des Plaines du sud devaient obligatoirement obtenir l’aval des Osages

Pour faire appliquer sa politique, le roi de France renvoya en Louisiane Etienne Bourgmont qui était revenu à Paris pour recevoir une décoration qui récompensait ses explorations de l’Amérique du Nord. Après avoir reçu sa décoration et un titre de noblesse, Bourgmont reçut d’abord la mission de construire un fort sur le Missouri afin de surveiller les Osages et ensuite de passer des traités d’alliance avec les tribus de l’ouest. Après être venu par La Nouvelle Orléans, le « Commandant du Missouri » avait construit Fort Orléans en été 1723. La moitié de sa mission ayant été accomplie, en juillet de l’année suivante il s’aventura vers l’ouest avec 100 Missouris et 64 guerriers osages vers les villages des Indiens Kansas dans le but de négocier une paix entre les tribus et un accord commercial. Les Osages avaient accompagné le commandant sans enthousiasme tellement ils réprouvaient cette ouverture vers les tribus de l’ouest aussi abandonnèrent-ils bientôt l’expédition pour aller participer à la campagne d’automne de chasse au bison. Le Français, néanmoins, réussit à établir des relations cordiales avec les Kansas et d’autres Indiens des Plaines.

Pour pousser plus loin ses alliances Bourgmont proposa que des représentants de diverses tribus, comprenant les Osages, l’accompagnent en France. Les autres Indiens des Plaines refusèrent mais quatre Osages, cinq Missouris et quatre Illinois acceptèrent la proposition. Après un long voyage à travers l’Atlantique, les délégués de l’Ouest arrivèrent à Paris le 28 septembre 1725. Les visiteurs firent une forte impression à la cour du roi et, sans aucun doute, les Indiens furent également émerveillés par les raffinements de la société européenne. On ne sait pas si les Osages retournèrent dans leurs villages, mais il est certain que cette aventure au-delà des mers et le séjour de Bourgmont dans le Missouri renforça le prestige de la France.

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Cependant, la fidélité des Osages avait ses limites, ce qui devint évident après 1739 quand les frères Mallet réussirent à traverser les prairies en direction du Rio Grande afin d’aller commercer avec les Espagnols à Santa Fe. Un tel commerce contournait les Osages et diminuait leur position parmi les Indiens des Plaines. En conséquence, quand Fabry de la Bruyère en 1742 tenta de suivre les Mallet au Nouveau Mexique, des éléments de la tribu interceptèrent le groupe français sur la Canadian River, la harcelèrent et l’obligèrent à battre en retraite.

Les Osages étaient tout aussi inhospitaliers à l’égard des négociants indépendants. Ils attaquaient régulièrement, dévalisaient et parfois tuaient ces coureurs des bois qui avaient eu l’imprudence de faire du commerce sur les rivières Rouge, Arkansas ou Missouri. Les autorités françaises les maudissaient mais, les bonnes dispositions de la tribu à leur égard leur étaient tellement nécessaires pour satisfaire leurs ambitions en Amérique du Nord que ces déprédations étaient généralement classées sans suite.

L’importance des Osages pour la France devint particulièrement évident au milieu du 18eme siècle. Alors le plus grand défi aux intérêts français vint, non pas de l’Espagne du Nouveau Mexique mais de l’Angleterre dont les citoyens dispersés en nombre supérieur dans le pays pratiquaient le commerce de marchandises, à l’ouest sur la rivière Ohio et au sud de la baie de l’Hudson. Pour contrecarrer l’expansion vers l’ouest de l’Angleterre, les Français comptaient essentiellement sur leurs alliés indiens. Ils attendaient par exemple des Osages qu’ils contrent les fournisseurs des Britanniques, les Fox qui occupaient la région nord du Missouri. En outre, les Français attendaient des Osages qu’ils leur prêtent assistance dans la défense de leurs possessions de la vallée de l’Ohio. En 1755, ils recrutèrent des guerriers osages qu’ils se pressèrent d’envoyer à Fort Duquesne dans le but d’essayer de repousser une provocation britannique conduite par le général Edward Braddock. En juillet, les Indiens alliés des Français battirent la colonne anglaise, tuèrent son général et forcèrent ses troupes à battre en retraite.

Cependant, ces efforts victorieux aux fourches de l’Ohio ne suffirent pas à conserver l’Amérique du Nord à la France. Une importante population coloniale britannique et un immense avantage sur la mer signa la défaite définitive de la France, une défaite qui fut admise au traité de Paris en 1763. Selon les termes de ce traité, la France cédait à l’Angleterre toutes ses possessions à l’est du Mississippi et, en compensation pour les pertes qu’avait par ailleurs subies l’Espagne, son alliée, la région qu’elle revendiquait à l’ouest du Mississippi. Pour les Osages cela signifiait que dans la Louisiane espagnole, il allait y avoir changement d’autorité et que les Français n’y seraient plus les maîtres.

Les conséquences du traité de Paris ne furent pas immédiatement apparentes aux Osages. Les Européens qui continuaient à venir chez eux étaient d’origine française. Dans ce domaine il y avait plus de négociants français qu’avant. Plutôt que de subir la domination anglaise, nombreux étaient ceux qui, venant du pays des Illinois, traversaient le Mississippi et venaient résider sur la rive occidentale dans l’ancienne commune de Sainte Geneviève ou dans la nouvelle cité de Saint-Louis.

De plus les Espagnols étaient les maîtres du bassin du Missouri. Et là où les Français avaient calmé, dominé et même spolié les Osages, les nouvelles autorités de la Louisiane insistaient pour que les Petits se conforment à la politique nouvellement établie.

Ils attendaient de la tribu qu’elle cesse ses raids contre ses ennemis traditionnels qui maintenait la région située au nord de la rivière Rouge en état de trouble permanent. Par conséquent, en 1777, les Espagnols adoptèrent une proposition d’Athanase de Mézières, commandant du fort de Natchitoches, qui prévoyait d’enrôler 1270 guerriers de dix tribus de sa juridiction et de marcher vers le nord afin de châtier les Osages. Bien que ce projet belliqueux ne fût jamais mis en œuvre, le but de contrôler les Osages demeura. Un peu plus tard, les Espagnols demandèrent aux chefs tribaux résidant dans les camps de chasse de la région des Trois Fourches livrer certains d’entre eux et de les envoyer à La Nouvelle-Orléans. Détenus en otages, ces chefs seraient probablement garants du bon comportement des guerriers. Aucun membre de la tribu ne fut livré à la Nouvelle Orléans et les Osages continuèrent à terroriser le sud ouest.

Incapables d’intimider les Osages, les Espagnols décidèrent de leur appliquer une politique de représailles économiques. Dès 1790 ils tentèrent d’empêcher les négociants de Saint-Louis d’avoir des relations commerciales avec la tribu. De plus en plus dépendants des objets fabriqués apportés par les Européens, les Osages, pensait-on, seraient amenés à la raison par le blocus économique. Au nombre de six mille, fiers et convaincus de leur propre importance, les Osages réagirent à cette nouvelle politique avec la plus grande vigueur. Les négociants qui s’efforçaient d’éviter leurs villages étaient arraisonnés et dévalisés. De plus, le grand chef de guerre envoya une délégation de quatre chefs de clans à Saint-Louis afin de protester contre cette politique

Mais les Espagnols ne voulaient pas modifier leurs plans. En décembre 1792, le baron Hector de Carondelet, gouverneur de la Nouvelle-Orléans, confirma la politique de blocus et au mois de juin de l’année suivante, franchit le dernier pas en déclarant la guerre aux Osages. Compte tenu des positions militaires espagnoles en Louisiane, cette déclaration était bien téméraire. Elle ne pouvait qu’inciter les Osages à attaquer les premiers. Ignorant Saint-Louis, les bandes de guerriers attaquèrent Sainte Geneviève en janvier 1794, tuant un habitant ; ailleurs ils tuèrent et scalpèrent des négociants isolés. Comme les Espagnols ne s’attendaient pas à une telle réaction, de Carondelet abandonna rapidement la guerre. En outre, avec le souci de l’expansion des Etats-Unis qui contrôlaient à présent la rive orientale du Mississippi, l’Espagne avait besoin de l’alliance avec les Osages plutôt que d’avoir à les combattre.

C’est à cette époque qu’Auguste Chouteau arriva à La Nouvelle-Orléans pour faire une importante requête au gouverneur de Carondelet.

Alors qu’il n’était encore qu’un enfant âgé de 15 ans, Chouteau avait assisté à la naissance de Saint-Louis et avait par la suite monté des expéditions commerciales parmi les Osages. Fort de l’immense respect qu’il y avait acquis, le Français demanda à de Carondelet le monopole de tout commerce avec la tribu. En retour, Chouteau promettait d’établir un fort qui serait un foyer de l’autorité espagnole dans la région et permettrait d’exercer un contrôle sur les Osages afin d’empêcher leurs déprédations. Compte tenu de l’échec des anciennes tentatives d’intimidation, le gouverneur répondit positivement et fut presque reconnaissant de cette requête.

ChouteauVers le milieu de l’été 1795, Chouteau s’installa près du village des Grands Osages. Les Osages observaient favorablement la construction du fort et en étaient même impressionnés. Le fort du jeune Français fut terminé en août et baptisé «fort Carondelet ». Durant les sept années qui suivirent, les relations commerciales initiées par Chouteau furent bénéfiques pour les divers partenaires. Aux négociants elles apportaient la prospérité, aux Indiens une source permanente de marchandises et aux Espagnols une alliance fidèle contre les empiétements étrangers.

Les Osages cependant n’abandonnèrent pas pour autant leurs habitudes belliqueuses et leurs fréquentes déprédations contre les négociants isolés ou contre les tribus ennemies. Mais Chouteau limita leurs raids à la haute vallée de l’Arkansas ce qu’il justifia en estimant que c’était le prix à payer pour obtenir la bonne volonté des Osages.

La situation instaurée par Chouteau fut si satisfaisante pour l’Espagne qu’en 1800, son monopole fut prolongé de quatre années supplémentaires. Cependant le Français avait fait de tels bénéfices que bientôt d’autres négociants convoitèrent ses droits exclusifs. La concurrence la plus redoutable vint de Manuel Lisa, un Espagnol qui se servait de son origine latine pour défendre sa cause auprès des autorités espagnoles. Argumentant sur le fait que Chouteau avait échoué à promouvoir l’agriculture qui ne pouvait être pour l’Espagne que le seul moyen de tenir la Louisiane, Lisa obtint en 1802 l’annulation du monopole de Chouteau qui lui fut transféré.

clermontChouteau, bien sûr, ne pouvait accepter cette mise à l’écart. Travaillant avec son demi-frère Pierre comme associé, il persuada le chef Cashsegra et au moins la moitié du village des Grands Osages de partir s’installer sur le site du poste commercial des Trois Fourches. Avec Cashesegra et grâce à l’influence de Chouteau, un chef héréditaire nommé Clermont, leader en titre des « Osages de l’Arkansas » devint la personnalité la plus influente. D’une apparence combative et apte au commandement, il abandonna les villages des bords de la rivière Osage après que son titre de chef eut été usurpé par Pawhuska, ou « Cheveux Blancs ».

Clermont, chef des Osages

Cette migration dans l’est de l’actuel Etat d’Oklahoma avait conduit les Osages de l’Arkansas à s’installer dans une belle région offrant d’excellentes possibilités commerciales. Irriguant de très bons territoires de chasse, les Trois Fourches étaient situées à la tête de la navigation sur l’Arkansas, d’où les fourrures pouvaient être embarquées vers La Nouvelle Orléans et des marchandises pouvaient être ramenées en retour. Chouteau avait bien choisi, si bien qu’après 1802, la région des Trois Fourches, plutôt que la rivière Osage, devint le foyer principal d’activité des Osages.

Tout au long de la période du contact avec les Européens, les Osages avaient modifié leurs goûts, abandonné leurs habitudes traditionnelles aussi bien que leurs anciens villages. Un simple coup d’œil fortuit aurait suggéré que les changements étaient profonds : ils utilisaient les fusils à la place des arcs et des flèches, se déplaçaient à cheval au lieu de marcher, utilisaient des ustensiles et des outils de métal plutôt que ceux que ceux de pierre ou d’os. Finalement ces changements facilitaient les actes du mode de vie traditionnel. Si les Osages avaient perdu leur accès aux raffinements européens, ils auraient eu assez de difficultés à retrouver leurs habitudes traditionnelles. Pour cette raison, ils rejetaient consciencieusement les institutions qui auraient pu altérer sérieusement les modèles traditionnels de leur culture. Par exemple ils n’avaient pas accepté le dieu de l’homme blanc. Les robes noires – les prêtres jésuites – avaient œuvré parmi les Osages pendant plus d’un siècle sans résultats tangibles. Pourtant la présence des Européens avait apporté un changement profond et durable dans au moins un domaine. La demande de l’homme blanc en fourrures et ses besoins en viande avaient causé une diminution du gibier dans la vallée du Mississippi et avaient repoussé les bisons toujours plus loin vers l’ouest. La perte était irremplaçable et les déséquilibres écologiques permanents. Ces conditions inquiétaient vivement les Osages lorsqu’ils pensaient au futur et à leurs descendants. (à suivre)