Quand les Gens du Voyage

rencontrent

Les Gens-qui-ne-voyagent-pas

par Jean-Claude Drouilhet ; photos : Henri Guieysse

« Quand nous aurons perdu notre liberté, alors vous ne serez pas loin de perdre la vôtre ! »

C'est par cet avertissement que Jessy conclut la soirée du vendredi 19 mars au cinéma Le Paris à Montauban.


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Romnie, fille du vent

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Salle comble. Deux cent cinquante-cinq personnes venues assister à la projection du film liberté de Tony Gatlif et participer au débat qui devait suivre. La communauté tsigane était largement représentée. Des familles entières avec leurs jeunes enfants et les grand-mères. L'enjeu en valait la chandelle : ce n'est pas tous les soirs que les gadjé parlent aux gitans.

Trois représentants du peuple tsigane de France avaient été invités :

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J-C Drouilhet ; Joseph Stimbach ; Jessy Daumas ; Alain Daumas

  • Alain Daumas, président de l'UFAT (Union Française des Associations Tsiganes), un collectif national d'une quarantaine d'associations ;
  • Jessy Daumas, présidente nationale  de Romnies  (Femmes tsiganes)
  • Joseph Stimbach, écrivain tsigane, auteur de plusieurs ouvrages (1)

J'avais l'honneur de présenter le film et d'animer le débat avec l'aide de Serge Valez.

La soirée, commencée à 8h40 se prolongea jusqu'à minuit et demi, dans le hall puis dans la rue, tant il y avait de choses à dire.

Le film, je n'en parlerai pas, sinon pour vous dire d'aller le voir partout où c'est possible. Réclamez-le, à cor et à cri pour faire comprendre au distributeur et aux exploitants qu'il a un public potentiel important

Le débat fut d'une grande richesse. Alain Daumas, le premier, eut la parole.

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La gorge serrée, tant était grande son émotion, après avoir vu le film pour la quatrième fois, il confirma la traque à laquelle étaient (et sont encore) soumis les gens du voyage. « Seuls les uniformes ont changé, dit Alain, pour le reste c'est toujours pareil, encore aujourd'hui. A six heures du matin on vient vous réveiller à grands coups de poing  qui font des bosses dans la caravane. Nous aussi d'ailleurs nous en gardons des traces, surtout les enfants qui sont terrorisés. »

Retour sur le génocide. Alain cite le cas de cette famille tsigane, abattue dans une clairière au lever du jour, le 23 juin 1944, à Saint-Sixte (Lot-et-Garonne) par une section SS de la division Das Reich cantonnée non loin de là, à Valence d'Agen. Quatorze victimes criblées de balles de mitraillettes, en quelques minutes. «  Dans les années qui ont suivi, personne ne voulait en entendre parler, s'indigne Alain. Pendant des années on a voulu oublier ce génocide. Alors nous avons réagi. Nous nous sommes cotisés et avons fait ériger une stèle commémorative sur les lieux du massacre. Et le 23 juin 1991, nous l'inaugurions solennellement en présence du préfet, du député, du maire et d'un détachement militaire. »

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Allocution d'Alain Daumas à Saint-Sixte (La Dépêche du Midi du 24 juin 1991)

Le film de Tony Gatlif montre le rôle actif des autorités françaises et notamment de la gendarmerie qui « obéissait aux ordres » avec le zèle que l'on imagine. « Nos familles étaient rassemblées dans des camps d'internement avant d'être déportées. Les conditions étaient effroyables : aucune hygiène, une nourriture infecte. Les gendarmes s'amusaient à nous jeter des croûtons et des cigarettes à travers les barbelés pour le plaisir de nous voir nous disputer. »

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S'ensuit une controverse au sujet de l'interprétation d'une réplique du film où le chef de famille dit, en parlant de la guerre, « ce n'est pas notre guerre » Un intervenant dans la salle objecte que les Gens du voyage, par définition, se plaçaient hors-jeu de ce conflit qui ne les concernait pas. Faux, intervient un autre. On ne compte plus les tsiganes qui se sont battus sur tous les fronts, y compris des parachutistes qui sautèrent sur la Normandie. Beaucoup ont été tués au combat. Ce qu'a voulu dire Gatlif c'est que les Tsiganes se considèrent comme un peuple pacifique, non concerné par les enjeux de ce conflit.

Alors, les Tsiganes, citoyens français comme les autres ? « Pas tout à fait, répond Alain. Qui d'autre, parmi les Français -- et nous le sommes depuis le 16ème siècle -- possède un livret de circulation qui n'est pas une pièce d'identité et nous interdit de passer une frontière. Quel camping-cariste ou caravanier des vacances est tenu d'en produire un à la demande des autorités ? C'est tout simplement une discrimination et nous en demandons l'abrogation »

Un autre Manouche, dans la salle réagit : « le livret de circulation fait partie de notre culture. Sans lui nous perdons notre identité » 

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Réaction immédiate de Jessy : « mon identité je la porte sur le visage, mes gestes, mon accent. On me reconnaît tout de suite ; pas besoin de livret de circulation. Tiens, une anecdote. A la poste je vais retirer un colis. La postière me demande mon livret de circulation. Je n'en ai pas ; j'ai une carte d'identité comme les gadjé. Alors, comment a-t-elle su que j'étais manouche ?»

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Joseph, l'écrivain manouche a consacré toute son œuvre littéraire à sa culture, son identité, son peuple : « cette culture nous appartient. Avec notre langue, elle fonde notre identité, proclame nos valeurs, maintient nos traditions, la cohésion de notre peuple » Maryse, une amie, vient lire un texte poétique de Joseph. C'est une prière. Les livres de Joseph sont en vente dans le hall du cinéma.

De nombreux autres sujets vont être abordés tout au long de la soirée : le stationnement et les aires qui devraient être mises à disposition par les communes. « On ne peut pas stationner, comment voulez-vous que nous mettions nos enfants à l'école ? » L'école justement. Le film est un touchant hommage à l'école publique mais « on n'en a pas tellement besoin, prévient Jessy, juste le minimum. Le reste, ce qui nous est utile, nous l'apprenons entre nous.  » Jessy qui vient de parler ainsi, a l'air d'oublier qu'elle montrait une vive intelligence lorsqu'elle était collégienne. Au point d'avoir été choisie pour faire les présentations et les relances d'un documentaire radio sur le sujet des "enfants tsiganes" qui fut diffusé sur France Culture en 1989 (modeste avec ça).

Et le travail ? A part le fait de " voler des poules ", de quoi vivent-ils ? Alain est un accidenté du travail. Il a payé cher (deux doigts de sa main droite) pour gagner un maigre salaire. Jessy travaille tous les jours dans un établissement de Montauban, Joseph vit de la vente de ses livres et de conférences, tous les autres ont une activité professionnelle, le plus souvent dans le bâtiment, le commerce forain, mais aussi les professions libérales, la fonction publique (eh oui, la police !). Bien sûr il y a ceux qui traînent les pieds ou franchissent les lignes. Mais n'en connaît-on pas dans le monde des Gens-qui-ne-voyagent-pas ? (par opposition aux Gens du Voyage)

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Maria Daumas ; Jean-Claude Drouilhet ; Jessy Daumas ; Joseph Stimbach ; Alain Daumas ; Henri Guieysse

On aurait pu y passer la nuit. Deux mondes qui s'ignorent et se méfient l'un de l'autre se sont rencontrés ce soir-là.

Et les Indiens dans tout ça ? Ils n'étaient pas loin. Eux aussi sont catalogués "voleurs de poules " (entendez asociaux), eux aussi ont connu un génocide (le premier) et chez eux aussi on compte plus de pauvres (les méchants) que de nantis (les gentils).

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deux Indiens et trois Occitans chez les Manouches

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1. Joseph Stimbach : Itsego, contes manouches ; Éditions Wallada, 2001 / Le cri des Romano ; association "Latcho Drom" de Montauban, 1999 / Réflexions d'un Manouche - Laissez-nous vivre ! ; Éditions L'Harmattan, 2004