Le corbeau blanc

 

Nuage-Qui-Marche

 parJean-Claude Drouilhet

Le soleil venait d'apparaître derrière la colline. Tout en finissant de tresser ses nattes, Nuage-Qui-Marche sortit sur la terrasse pour contempler les rayons de l'aurore. Il adresserait ensuite une prière à Grand-père Soleil et de grosses larmes couleraient des yeux de ce géant des plaines d'Amérique. C'était un rituel quotidien auquel il m'avait habitué depuis qu'il séjournait chez nous. Il faisait partie d'une délégation d'Indiens de la nation Osage venue d'Oklahoma afin de participer aux manifestations du Printemps indien en Occitanie. Comme je le rejoignais, il me montra un gros oiseau blanc et me lança, incrédule :

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─ Regarde, je crois que c’est un corbeau ! 

─ En effet, c'est bien un corbeau, lui répondis-je, et je complétai : c'est un corbeau blanc qui ne se sépare jamais de ses six congénères noirs. Il est toujours le premier à se poser et le premier à s'envoler. Je pense qu'il est leur chef.

 

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Longtemps nous suivîmes les évolutions de la bande dont les furieux croassements s’efforçaient de chasser un groupe de pies de l’espace que les corbeaux ne semblaient pas disposés à leur céder. Des années durant, les Osages avaient dû, eux aussi, combattre pour défendre leurs territoires de chasse contre les Cherokees venus de l’est. Nuage-Qui-Marche m’avait raconté l’histoire tragique de son peuple Osage, déplacé d’une réserve à une autre, toujours plus à l’ouest, jusqu’au Kansas puis en Oklahoma. Les fiers Osages avaient fini par céder devant la puissante cavalerie américaine, mais face aux Cherokees ils avaient résisté. « Cinq siècles de Résistance », tel était le thème que l’association Oklahoma-Occitania avait choisi pour ses manifestations de cette année 1992 alors qu’ailleurs d’autres commémoraient les cinq cents ans de la « Découverte de l’Amérique » par Christophe Colomb. Indiens et Occitans avaient connu des destins différents mais, d’une certaine manière, les deux peuples avaient livré un même combat : Montségur faisait écho à Wounded Knee.

 

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Depuis plusieurs années, tout le quartier connaissait ce corbeau albinos et, passé le premier effet de surprise, plus personne ne s’en étonnait. D’ailleurs, n’y avait-il pas déjà un merle blanc dans la collection ornithologique du musée d’Histoire Naturelle de la ville ? Récemment, j’avais lu dans un journal de la presse indienne qu’un bison blanc était né au sein du troupeau de bisons sauvages de la grande prairie à Pawhuska, en Oklahoma, au pays des Osages. L’albinisme n’était qu’une particularité génétique parmi d’autres, apportant une réponse rationnelle à ce corbeau blanc que nous considérions ici comme une curiosité de la nature.

 Ours-Debout

Le premier Osage à l’avoir observé s’appelait Ours-Debout. C’était en 1990 et nous connaissions l’existence de notre corbeau blanc depuis deux ans déjà. Bien qu’il ait été baptisé dans la religion catholique, Ours-Debout n’avait jamais cessé de prier Wa-Kon-Dah, le Grand-Mystère, Créateur de toutes choses, qu’avaient de tous temps vénéré ses ancêtres. Pour Ours-Debout, la présence d’un corbeau blanc chez nous était un signe évident de Wa-Kon-Dah, celui d’une bénédiction sur ce coin de campagne aux portes de la ville. « Il vous protège », m’avait-il assuré.

 Bison-Ours

C’est Bison-Ours, un Sioux-Lakota de la réserve de Pine Ridge dans le Sud Dakota qui m’a ouvert les yeux lors de son séjour chez nous de nombreuses années plus tard. Après m’avoir fait signe de m’asseoir, il m’a demandé :

 ─ Sais-tu pourquoi les corbeaux sont noirs ?

─ Parce que c’est un  caractère génétique de leur espèce.

─ Et le blanc, comment l’expliques-tu ?

─ Par une anomalie génétique. 

─ Le peuple Lakota-Oglala a une autre explication. Veux-tu la connaître ?

─ Bien sûr.

─ Autrefois, tous les corbeaux étaient blancs. Ils venaient souvent se poser à proximité des camps du peuple Sioux et disputaient aux chiens les restes de nourriture. Chaque année, en automne, ils émigraient vers le sud à la recherche d’un climat moins rigoureux. Tu dois savoir qu’au Sud-Dakota la température peut descendre jusqu’à 40 degrés au-dessous de zéro et que les chutes de neige sont importantes chaque hiver.

Une année l’un des chefs corbeaux réunit sa tribu et proposa de passer l’hiver sur place ; cela permettrait d’éviter la grande fatigue du voyage, les assurait-il. Ils n’auraient rien à craindre : de la neige ils avaient déjà la couleur qui leur permettrait de se fondre dans le paysage. Et enfin, n’étaient-ils pas parmi les plus intelligents de tous les êtres qui volent ? Ils n’auraient aucune difficulté à se nourrir.

Ce chef corbeau manquait de modestie (il se prenait pour un aigle) et il manquait aussi de courage (il préférait économiser ses forces). Il n’aurait jamais dû être chef. Peut-être l’était-il parce qu’il était beau parleur. Pour son malheur, la tribu Corbeau accepta de tenter l’expérience.

 

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L’hiver arriva et avec lui, le blizzard la neige et le froid glacial. Les corbeaux, transis, n’eurent d’autre solution pour se réchauffer que d’aller se poser sur les perches au sommet des tipis afin de profiter de la chaleur du feu. Et comme il n’y a guère de feu sans fumée ni de fumée sans suie…

Voilà, conclut Bison Ours, la véritable raison pour laquelle les corbeaux sont noirs de nos jours. 

─ Et le corbeau blanc ?

─ C’est à toi de trouver l’explication, me dit-il.

 Mon interprétation génétique de l’albinisme venait, comme on dit, « d’en prendre un sacré coup dans l’aile ». La fraîcheur poétique du récit de Bison Ours me fit l’effet d’une douche. Mais oui, bien sûr, telle était la bonne explication : le corbeau blanc était un chef. L’un de ces chefs qui disent non et entrent en résistance lorsque leur peuple suit aveuglément les discours fanatiques.

 

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Bientôt je répondrai à Bison-Ours ce que je pense être la vérité. Le corbeau blanc de mon quartier est un vestige, un survivant, l’un des rares représentants dans le monde de ce qu’était autrefois la gent des corvidés. Il porte en lui la sagesse et la tradition de son peuple et les partage avec ses semblables.

Le jour viendra où tous les corbeaux retrouveront leur blancheur d’origine et la sagesse régnera enfin en ce monde qui est devenu si noir.

Montauban 12 septembre 2001

Ce récit n'est pas un conte ; le corbeau blanc est toujours en vie, les faits rapportés sont authentiques et les personnages existent réellement. Seuls les noms ont été changés.

White Crow (Corbeau-Blanc) par Cha'Tullis