Développement ou protection

de l’environnement

et des lieux sacrés ?

 

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C’est dans la réserve navajo que le Colorado et le Petit Colorado se rejoignent, en un lieu appelé « Confluence ». Le seul moyen d’y accéder est de suivre une piste pendant deux heures jusqu’à une région reculée et désertique, le Chapitre de Bodaway Gap, à moins de descendre le Colorado en radeau.

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Or, la région n’est pas aussi déserte qu’il y parait. Le paysage est parsemé de hogans, d’enclos à moutons, et de quelques fermes d’élevage : des vaches, des moutons, des chevaux et des élans y paissent. Une faune variée y habite. La Confluence abrite aussi une variété menacée de cactus, le cactus Pedio. Les hommes médecine viennent y récolter des plantes médicinales et du tabac sauvage pour leurs cérémonies.

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Le calme n’est rompu que par le bruit des hélicoptères et des avions chargés de touristes, qui viennent survoler la Confluence, L’entreprise Confluence Partners LLC compte sur cet engouement pour assurer le succès d’un énorme projet de développement de 500 millions de dollars, qui couvrirait 221 hectares sur la rive nord du Grand Canyon. Des télécabines amèneraient les touristes au fond du Canyon en dix minutes, une passerelle surélevée permettrait de se promener le long du fleuve et un pavillon regroupant divers restaurants permettrait de se restaurer. À cet ensemble viendraient s’ajouter un centre de découverte décrivant les relations des tribus avec le Canyon, un complexe multimedia et 4 400 mètres carrés de commerces et restaurants. Ultérieurement, Confluence Partners prévoit de construire des hôtels, des motels, un camp de caravaning et une épicerie. Ce projet commercial est, pour l’instant, peu connu du grand public.

 

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Le Conseil tribal navajo n’a pour l’instant pas approuvé le projet. Les avis sont partagés : les opposants au projet affirment qu’une route goudronnée le long du sentier existant aurait des conséquences néfastes, sans que les Navajo en tirent un quelconque bénéfice. Pour ses partisans, il permettrait de développer la Bennett Freeze area et de créer des emplois.

Selon les termes du projet, la Nation navajo financerait la construction de la route, les lignes électriques, le creusement des puits et les routes d’accès aux maisons (promises par les promoteurs). Ce serait également à la Nation navajo de construire des logements pour les ouvriers. Au final, ce sont les promoteurs, et non les Navajo, qui auront le contrôle de toute la zone couverte par le projet, dans un rayon de 20 kilomètres autour de la Confluence. Si le projet se réalise, les promoteurs auront le pouvoir de décision sur les projets de développement économique de toute la région, et le contrôle des routes, des lignes électriques, etc.

 

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Jason Nez travaille pour le département d’archéologie navajo depuis sept ans ; il a travaillé auparavant pour le National Park Service et pour le Musée d’Arizona du nord. Il estime que son rôle a toujours été de protéger les ressources culturelles de la Nation navajo. Or, la Confluence est une ressource naturelle, certes, mais aussi un bien culturel. Pour lui, il est scandaleux que les Navajo financent un projet et n’aient pas leur mot à dire sur sa mise en place et sa gestion.

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Renae Yellowhorse a créé un groupe appelé « Sauvez la Confluence ». Elle explique que des familles y élèvent leurs moutons. Une route goudronnée changera les schémas d’écoulement des eaux, alors qu’actuellement leur zone de pâturages n’est traversée que par une piste qui mène au bord du canyon. De plus, ces familles ne bénéficieront pas du développement en raison d’une clause de non-concurrence : il leur sera même impossible de vendre les produits de leur artisanat le long de la route, ce qui serait considéré comme une concurrence aux boutiques du projet.

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Dave Uberuaga, superintendant du Parc du Grand Canyon, est persuadé que, pour la plupart des Américains, le Grand Canyon devrait être le site le mieux protégé des États-Unis. Or, les membres de Confluence Partners estiment que le National Park Service laisse déjà les touristes profaner le lieu en permettant aux bateaux de s’arrêter afin que les touristes puissent se baigner ; c’est un argument fallacieux : les Navajo eux-mêmes trouvent normal de se baigner, une expression de leur relation avec la nature qui les entoure. Pour les tribus de la région, les lieux sont habités par les Êtres Sacrés qui vivent en bonne intelligence avec les hommes. Ils sont liés à leur histoire des origines, comme le sipapu des Hopi. Ce serait la fin de ce monde si le calme du Grand Canyon était perturbé par le cliquetis des télécabines, le bruit des touristes et les odeurs de hot dogs. Les promoteurs disent aussi que l’opposition du National Park Service à Confluence Partners est hypocrite, si l’on pense au développement de la rive sud du Grand Canyon et au Phantom Ranch. Mais Roger Clark, chef de projet au Grand Canyon Trust, rappelle que, lors du développement de la rive sud, le Park Service n’existait pas. Même lorsque le National Park Service a été créé en 1916, le Grand Canyon n’était pas encore un parc. Il ne l’est devenu qu’en1919.

Selon le site de l’association « Sauvez la Confluence », la région est sacrée pour 18 tribus.  La sacralité des lieux est contestée par Confluence Partners. Ils n’ont découvert aucune preuve de l’existence de lieux sacrés. Ils prétendent que, de toute façon, le développement ne sera pas proche des nids d’aigles des Hopi, ni de la piste du sel des Hopi (Hopi Salt Trail), ou des diverses sources. Mais une carte de la région montre bien que la route est parallèle à la Salt Trail et la traverse même en certains endroits.

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Leigh Kuwanwisiwma est directeur du Bureau de protection du patrimoine hopi et responsable de l’accord intergouvernemental signé et approuvé par les Conseils tribaux navajo et hopi. Kuwanwisiwma dit que les Hopi ont établi une liste des lieux sacrés navajo situés dans la réserve hopi, et s’entendent avec les Navajo pour leur en laisser le libre accès en permanence. Inversement, les Navajo ont une liste des lieux sacrés hopi situés dans leur réserve. Or, si le Conseil tribal navajo donne son approbation au projet de développement de la Confluence, il violerait l’accord entre les deux tribus. L’un des lieux qui figure sur la liste des Hopi est la Confluence. La piste du sel est au cœur des croyances hopi. Elle descend des villages hopi jusqu’au fond du Grand Canyon. La Confluence est importante, car c’est là que la piste du sel rejoint le canyon principal. C’est un lieu de pèlerinage et un lieu de sépultures.

Des questions sans réponse

Selon les promoteurs, le projet de développement se trouvera dans une zone disposant d’une importante nappe phréatique et, si actuellement l’eau est rare, c’est parce que les fonds ont manqué pour creuser des puits et construire des canalisations. Cependant Sinjin Eberle, de l’organisation American Rivers,  affirme que les promoteurs n’ont répondu à aucune question pratique : comment amèneront-ils l’eau pour les restaurants et les hôtels ? Pour construire les piles de béton qui soutiendront la passerelle surélevée tout le long du canyon ? Que feront-ils des eaux usées dans le fond du canyon ? Les adversaires du projet ont d’autres questions : comment les ouvriers descendront-ils au fond d’un canyon auquel on ne peut accéder que par une piste ou par radeau ? Comment descendront les bulldozers et les grues ? Comment protéger l’environnement des matériaux de construction toxiques ? Nez et Yellowhorse affirment que le canyon est un gage de sécurité pour les tribus et pour leur terre. Ils le comparent à un bouclier.

Développement ou pas, usage ou protection, ces questions sont permanentes pour le parc, mais aussi pour les tribus concernées. Nez rappelle que, contrairement à ce que croient les promoteurs, tout le monde ne souhaite pas avoir l’électricité et une route goudronnée. Les Navajo et les Hopi veulent pouvoir conserver leur mode de vie et leurs lieux sacrés dans un endroit préservé, qu’ils pourront transmettre à leurs enfants. Les négociations entre les Navajos et Confluence Partners avaient commencé sous la présidence de Joe Shirley. Or les Navajos ont un nouveau président depuis début mai, Russel Begaye, qui a immédiatement déclaré qu’il n’était pas en faveur de ce projet, qu’il était prêt  y opposer son veto. Affaire à suivre.

Marie-Claude Strigler

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