L’humour

est une arme subversive

Marie-Claude Strigler

Le rire est bon pour la santé. Chez les amérindiens, une plaisanterie est toujours bienvenue. L’humour est un mécanisme de survie qui rétablit l’équilibre dans un monde chaotique.

Toutes les tribus ont été soumises à la colonisation. Au lieu d’accepter l’anéantissement de leur culture, elles luttent par l’humour pour prouver qu’elles sont capables de s’adapter à leur environnement. Les Indiens prennent le contrepied du stéréotype de l’Indien imperturbable, du guerrier sanguinaire, ou du sage pacifiste.

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Carter Revard, écrivain d’ascendance osage, ponca et irlandaise, montre bien comment l’humour fonctionne pour ridiculiser les idées toutes faites à leur encontre, dans un essai satirique intitulé : « Rapport à la nation : l’Europe revendiquée ». Il adopte le style des rapports écrits par les explorateurs, mais pour décrire le voyage d’un Indien en Europe. L’auteur se fait passer pour « l’agent spécial Whazhazhe n° 2230 »

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« Lorsque j’ai revendiqué l’Angleterre au nom de la nation osage le mois dernier, certains des chefs anglais ont protesté. Pourtant, j’avais bien pris une excursion en bateau sur la Tamise, et j’avais officiellement proclamé, devant quelques touristes allemands et japonais comme témoins, que toute la terre arrosée par ce fleuve nous appartenait. Cela n’a pas empêché les chefs que ma proclamation n’avait aucune valeur.

RenaultAlors, j’ai dit « Au diable l’Angleterre » et je suis allé en France. J’ai loué une petite Renault à Paris et je suis allé en voiture jusqu’aux châteaux de la Loire et Biarritz, ne m’arrêtant  que pour proclamer que tout le territoire nous appartenait. Je ne suis pas certain que les Français ont bien compris, mais j’ai partout été bien accueilli et bien nourri ; ils acceptaient en retour avec plaisir des bouts de papier et de petits disques métalliques. S’ils sont si crédules, ils ne devraient pas poser de problème lorsque nous prendrons possession du reste du territoire. »

 

dollars

 

 En renversant les rôles, Revard dénonce le comportement des Européens, tout en offrant aux lecteurs occidentaux un autre point de vue sur leurs monnaies (billets et pièces).

L’agent spécial Whazhazhe dénonce aussi la description des peuples autochtones :

« Il sera peut-être impossible de civiliser les Européens, mais si nos Anciens estiment qu’ils en valent la peine, nous pourrons peut-être enseigner la langue osage à ces malheureux ; mais si nous ne réussissons pas à leur imposer notre bienveillance, il se peut que nous soyons obligés de les tuer. »

 

Osage language

Carter Revard applique aux Européens les mêmes stéréotypes : « ils ne savent pas utiliser la terre : ils s’obstinent  à la couvrir de béton et de goudron. Ils s’entretuent comme par instinct naturel, que ce soit femmes, enfants ou chevaux, puis ils exposent les corps mutilés en première page de leurs journaux ou sur leurs écrans de télévision. Dans leurs « sanctuaires », il y a plein de scènes de torture. »

L’agent Whazhazhe préconise la colonisation, tout en déplorant que l’Européen soit en voie de disparition. « Les Européens ne comprendront certainement pas nos motivations en tant que peuple élu. Nous serons obligés de vaincre leur opposition. En tant que race supérieure, nous finirons pas l’emporter. »

 Bien souvent, l’humour est une arme à double tranchant. Mais son aspect prédominant est la capacité à rebondir.

 

discovery« La découverte de l’Amérique », poème de 1980, est moins connu, mais tout aussi percutant. C’est un poème de science-fiction, une allégorie de la conquête des Amérindiens par les colons blancs au XIXe siècle. Des extraterrestres colonisent la terre et asservissent les autres cultures pour satisfaire leurs propres besoins. Le poème commence par les mots d’un extraterrestre qui s’adresse à son supérieur, pour décrire des créatures qui se sont extasiées sur leur apparence. Le lecteur est manipulé pour qu’il s’identifie aux opprimés. Les créatures se sont extasiées devant leur peau verte et leurs yeux rouges, un parallèle avec la peau blanche et les yeux des Européens. Les extraterrestres goûtent à la cervelle humaine pour mieux connaître et apprendre l’histoire des hommes.

 

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« Un certain général Sherman a dit exactement ce que nous disons de ces créatures : c’est notre destinée de les « astériser » (civiliser ?). Ils ont des arguments pour se justifier : « les créatures n’ont pas d’antennes, elles sont incapables de comprendre que nous avons le droit d’en faire nos esclaves. »

À la fin du poème, un extraterrestre déclare : « Ils devront venir dans nos enclos afin que nous puissions étudier comment nos crises cardiaques et nos cancers se sont répandus dans ces populations, puisqu’ils ne semblent pas être immunisés. »

Les enclos évoquent clairement les réserves ; quant aux hommes terrestres, ils n’avaient pas développé d’anticorps contre les maladies des extraterrestres, pas plus que les Indiens en avaient créé contre les maladies du vieux continent. Mais ceci n’est qu’une interprétation au premier degré. En essence, les colons européens, ou, dans ce cas, les extraterrestres, furent le cancer qui a apporté la désolation et qui fut impossible d’éradiquer.

 

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Revard mêle le discours de la science-fiction et de la Destinée manifeste. Il nous offre une « réalité irréelle ».

Le dernier vers : « Puis, nous serons à jamais en sécurité, riches et heureux. »

 

Destinée manifesteCette œuvre, peinte vers 1872 par John Gast intitulée American Progress est une représentation allégorique de la « Destinée manifeste ». Dans cette scène, une femme angélique (parfois identifiée comme Colombia, la personnification des Etats-Unis au XIXe siècle), porte la lumière de la « civilisation » à l'ouest avec les colons américains. Les Amérindiens et les animaux sauvages fuient vers les ténèbres de l'ouest sauvage.( https://www.les-crises.fr/destinee-manifeste-exceptionnalisme-americain-14-histoire/ )

L’humour indien prend sa source dans la tragédie et une farouche volonté de survivre. Il fait partie du processus de décolonisation, un moyen de contrer l’injustice, l’arrogance et l’hypocrisie.

 

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