Une grave menace pèse

sur les

monuments nationaux américains

BearsEars

 par Marie-Claude Strigler

Les États-Unis comptent 58 « monuments nationaux ». On les confond souvent avec les « parcs nationaux », mais leur statut est différent. Si une loi votée par le Congrès est nécessaire pour créer un parc national, il faut une décision du président des États-Unis pour créer un monument national, en vertu de l’American Antiquities Act, la loi sur les antiquités américaines de 1906, signée par Théodore Roosevelt.

La loi garantit une protection des valeurs intrinsèques des régions désignées, comme la beauté de la nature, la protection des espèces menacées et le patrimoine culturel et spirituel des tribus locales. Or la semaine dernière, Donald Trump a promulgué un décret exprimant sa volonté de reconsidérer des décisions présidentielles antérieures. Dès le mois d’avril 2017, il avait promis de « mettre fin à l’exercice outrancier du pouvoir du gouvernement et de réétudier le sort des monuments nationaux créés depuis 1990.

 Il est question actuellement de deux monuments nationaux de l’Utah : le Grand Staircase-Escalante et Bears Ears  (oreilles d’ours).

Grand Staircase Le Grand Staircase-Escalante couvre une superficie de plus de 7 600 km2, une zone presque vierge au sud de l’Utah, composée de trois sections : les canyons creusés par la rivière Escalante et ses affluents à l’Est, le plateau de Kaiparowit au centre, et une partie du Grand Staircase, constituée d’immenses plateaux qui « descendent » en escaliers (1 700 mètres de différence entre le fond du Grand Canyon et la crête de Bryce Canyon. La région, du sud de l’Utah à la limite de l’Arizona, est aussi connue pour ses nombreux fossiles de dinosaures et ses empreintes de pas de grands dinosaures. C’est un véritable livre de géologie à ciel ouvert, qui couvre quelque 200 millions d’années d’histoire de la terre. Au mois de septembre 1996, le président Bill Clinton usa de la loi sur les Antiquités pour créer le monument national du Grand Staircase – Escalante. Un mois plus tard, des bulldozers traçaient une route pour volontairement mutiler le site.

bulldozer

Quant au monument national de Bears Ears, ses buttes jumelles se dressent au-dessus d’un vaste paysage désertique de 817 km2, vierge de toute présence humaine. Nous sommes au sud-est de l’Utah, sur le plateau du Colorado, où se succèdent falaises, mesas, buttes et canyons de grès rouge ou jaune. La virginité de ce paysage surnaturel est une illusion : il a fait l’objet d’une véritable guerre. Une coalition de groupes de défense sans but lucratif a lutté pendant des années pour obtenir du gouvernement qu’il crée le Bears Ears National Monument. C’est le président Barack Obama qui en a pris la décision en décembre 2016, bien qu’il eût contre lui un ensemble de forces conservatrices, surtout des habitants, pour qui cela équivalait à une confiscation de terres. Le cœur du monument national est Cedar Mesa, un plateau entrecoupé de canyons, difficile d’accès, ce qui n’avait pas empêché les Mormons de venir s’y installer. Ce n’était pas les premiers occupants : les canyons recèlent des trésors d’art pariétal, de ruines et d’artefacts abandonnés par les « Anasazi », les habitants des falaises ; on y trouve paniers tressés, poteries décorées, outils, armes, ornements, de véritables œuvres d’art.

Bears Ears1Dès leur découverte, des pillards de sont empressés de recueillir ces trésors et de les expédier par wagons entiers vers les villes de la côte est ou vers l’Europe. Les panneaux d’art pariétal ont été vandalisés, les sépultures profanées. Il était grand temps de protéger ces sites.

Pourtant, le lundi 4 décembre, Donald Trump a amputé deux monuments nationaux de l’État de l’Utah. Il a fait le déplacement à Salt Lake city, la capitale de l’État, pour annoncer la réduction de la surface de Grand Staircase-Escalante de 45%, et de 85 % de la surface de Bears Ears.

Les régions concernées abritent plus de 100 000 sites archéologiques, y compris des oeuvres de l’art rupestre d’au moins 5 000 ans et des restes de 21 espèces de dinosaures jusqu’alors inconnues. L’organisation « Friends of the Earth » (amis de la Terre) accuse Trump et ses alliés de piller un riche patrimoine et de profaner des lieux qui sont sacrés pour les Indiens.

Trump a justifié sa décision en expliquant qu’il s’agissait de restituer aux zones avoisinantes des terres détenues par le gouvernement et de supprimer la mainmise de Washington. En tout état de cause, cette initiative permettrait d’ouvrir la porte à l’exploration d’énergies fossiles ou à d’autres projets commerciaux. Ce serait un triomphe pour les industries productrices d’énergie fossile, les éleveurs et les Républicains.

Elle soulève également des interrogations sur l’avenir d’autres zones de conservation du patrimoine, les « monuments nationaux » du Nevada, de Californie et de l’Oregon.  Cinq tribus concernées et les écologistes ont décidé de s’allier pour former des groupes de pression à Washington.

Quelles seront les conséquences si les décrets du président Trump entrent en vigueur ? Nul ne peut le dire, puisque le cas ne s’est jamais produit.

Un président a le pouvoir de décision pour créer un monument national, mais une décision du Congrès est nécessaire pour le révoquer. Alors…

 

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