Eté Indien 1990...
I a pas fòc al tipi

L’été indien.
Il n’a jamais aussi bien mérité ce nom qu’en ce mois de septembre 1990. Non qu’il soit exceptionnel d’avoir du beau temps en cette période de l’année dans le Midi de la France (je devrais plutôt écrire « l’Occitanie » tellement ce mot de « Midi » a été galvaudé par les Parisiens qui en ont réduit le sens à sa partie provençale.) C’est donc un bel automne qui se donne des apparences estivales et incite à prolonger les vacances alors que la rentrée des classes a eu lieu la semaine précédente.
« L’Eté Indien » c’est aussi un titre : celui que nous avons donné à cette grande manifestation pluriculturelle occitano-indienne qui, pendant près de trois semaines, va déplacer quarante-trois personnes venues des Etats-Unis dans une grande partie de la région Midi-Pyrénées.
Du grand tipi s’élèvent, avec l’air chaud de la prairie, des voix féminines :

Dejos ma fenestra
i a un aucelon,
Tota la nèit canta
Canta sa canson.
Se canta, que cante
Canta pas per ièu,
Canta per ma mia
Qu’es al luenh de ièu.
L’accent.
« Le tien c’est le tien, le mien c’est le mien, l’accent...», scandent les Fabulous Troubadors. Comme ils ont raison ! Nous, en Occitanie, nous parlons français avec l’accent d’une langue étrangère, celui de la langue d’òc, issue du latin, comme le français. J’insiste sur le mot «langue» qui est le terme correct et non celui de « patois » impropre et péjoratif. Donc nous parlons avec «l’accent», vous savez, « celui qui sent l’ail et le pastis », comme disent les touristes. Mais cet accent-là, celui qui provient du grand tipi au milieu de la prairie, sort vraiment de l’ordinaire. De mémoire d’Occitan, jamais encore on n’avait entendu chanter l’hymne toulousain avec l’accent américain.
Se canta, que cante
Canta pas per ièu,
Canta per ma mia
Qu’es al luenh de ièu.
Aquelas montanhas
Que tant nautas son
M’empachan de veire
Mas amors ont son
Ces montagnes qui sont si hautes, justement nous sommes à leurs pieds, là en Ariège, à la ferme de l’Ours. Depuis quelques années, Jacques et Francine Diez y ont réalisé leur rêve : organiser des rassemblements indiens – disons plutôt indianistes – et trappeurs, bref, tout le folklore western.

Mais aujourd’hui, ce sont des vrais Indiens. Une trentaine d’Osages et quelques Blancs, tous Américains de l’Oklahoma et de Californie venus passer une journée de détente. Avec eux, une forte délégation de l’association Oklahoma-Occitania (OK-OC pour les intimes : attention à la prononciation : « Okay-Ô »), organisatrice des échanges culturels et de la rencontre.

Le matin le groupe a visité le château de Foix, celui de Gaston Fébus dont la légende prétend qu’il composa le Se Canta en hommage à sa belle, demeurée en Aragon, de l’autre côté des montagnes.
L’accent américain continue de sévir :

Baissatz-vos montanhas, / Planas levatz-vos / Per que posque veire / Mas amors ont son
« Baissez-vous montagnes, plaines levez-vous, afin que je puisse voir où sont mes amours.» La chanson d’amour, dont on a traduit les paroles, a touché le cœur des jeunes femmes qui chantent. Deux Indiennes Osages, assises dans l’herbe sous un tipi, en compagnie de quelques maîtres improvisés de chant occitan, souffleurs de paroles et correcteurs d’accent ; enfin, autant que possible. Billie Ponca et Marcha Brand rient aux éclats après chaque couplet. Leur performance ne manque pas d’attirer du monde. Bientôt le tipi est entouré d’un public réjoui qui parle aussi bien l’américain que l’occitan, voire le français.
C’est la fête à la ferme de l’Ours.

La ferme de l'Ours à Saverdun (Ariège)
en médaillon à gauche : Francine et Jacques Diez

Francine a donné la mesure de son talent de cuisinière et d’hôtesse. La dinde au miel – sa spécialité – a fait l’objet d’une dégustation partagée, autour d’une longue table de campagne, en plein air, à la manière des repas de dépiquage de naguère. Les uns, les autochtones d’Occitanie, ont copieusement arrosé le repas d’un petit vin du pays bien guilleret; les autres, les autochtones d’Amérique, ont préféré le Coca. C’est comme l’accent : « Le tien c’est le tien, le mien c’est le mien. » On a quand même aussi un peu partagé le vin, beaucoup moins le Coca.
Et le fromage. Ah, le fromage ! Vue des Etats-Unis, la France c’est Paris et la tour Eiffel, Nice et la Côte d’Azur, le pain et le fromage. Ce jour-là, comme les autres du reste, les invités ont fait la razzia.
Notre première tâche a été de bien faire comprendre à nos amis que la France ce n’était pas que cela, qu’il y avait une grande diversité culturelle et que la culture occitane était l’une des plus anciennes et pas des moins prestigieuses.
Dès le début, nous avons, bien accoutumé nos Indiens aux usages du pays. Le beau temps aidant, chaque jour ou presque les repas ont été pris ensemble, en groupe et en plein air, sous les platanes de la place du village qui nous recevait, avec la population réjouie et accueillante. Si le mot convivialité a un sens – autrefois on aurait dit « hospitalité » – , c’est bien ici, en Occitanie, qu’il se comprend. Et puis l’Occitanie, c’est aussi la France et la France avec les Indiens, c’est une longue et belle histoire d’amour.
Se canta, que cante
Canta pas per ièu,
Canta per ma mia
Qu’es al luenh de ièu.
« N’en voletz apprene une autre ? » Traduction : « Would you like to learn another occitan song ? »
– Yes, of course, it’s so fun...» (éclats de rire).
Elles veulent bien en apprendre une autre. Alors on y va. Norbert a pris la direction des opérations. « Répétez après moi :
Ma maire, pecaire, n’avia qu’una dent
Et mai trentollaba quand fasia de vent. »
Billie Ponca, Marcha Brandt et Bob Block
Docile, Billie répète. Elle chante à gorge déployée; l’accent s’est bien amélioré. Marcha est trop secouée de rire pour pouvoir l’accompagner. On se calme enfin et on reprend la leçon. Norbert Sabatié, le prof d’occitan (et d’anglais), fait encore répéter les paroles quand le klaxon du car vient abasourdir tout le monde. C’est déjà l’heure ! Norbert ramène le calme et tempère la précipitation du départ d’un sentencieux « I a pas fòc al tipi ! ». En français on aurait dit qu’il n’y avait pas le feu au lac mais là, une adaptation s’imposait.
I a pas fòc al tipi, ce sera le titre d’une chronique régulière en langue d’Oc du bulletin mensuel d’Ok-Oc et c’est Norbert Sabatié, alias l’Occitage, qui la tiendra.

Ara qu'avèm tot acabat, fumam la pipa sens tabat
Maintenant que nous avons tout fini, nous fumons la pipe sans tabac
